Bienvenue sur le site d'Alain Mabanckou écrivain, poète.

Bibliographie

Mémoires de porc-épic, Editions du Seuil 2006

Roman, Prix RENAUDOT 2006

Présentation

Présentation de l’éditeur (4è de couverture) :

Parodiant librement une légende populaire selon laquelle chaque être humain possède un double animal dans la nature, Alain Mabanckou nous livre l’histoire d’un étonnant porc-épic, chargé par son alter ego humain, un certain Kibandi, d’accomplir, à l’aide de ses redoutables piquants, toute une série de meurtres rocambolesques. Malheur aux villageois qui se retrouvent sur la route de Kibandi, car son ami porc-épic est prêt à tout pour satisfaire la folie sanguinaire de son « maître » ! Avec brio et malice, Alain Mabanckou renouvelle les formes traditionnelles du conte africain, pour nous offrir un récit truculent et picaresque où se retrouvent l’art de l’ironie et la verve inventive qui font de lui une des voix majeures de la littérature francophone actuelle.

Extraits

donc je ne suis qu’un animal, un animal de rien du tout, les hommes diraient une bête sauvage comme si on ne comptait pas de plus bêtes et de plus sauvages que nous dans leur espèce, pour eux je ne suis qu’un porc-épic, et puisqu’ils ne se fient qu’à ce qu’ils voient, ils déduiraient que je n’ai rien de particulier, que j’appartiens au rang des mammifères munis de longs piquants, ils ajouteraient que je suis incapable de courir aussi vite qu’un chien de chasse, que la paresse m’astreint à ne pas vivre loin de l’endroit où je me nourris

à vrai dire je n’ai rien à envier aux hommes, je me moque de leur prétendue intelligence puisque j’ai moi-même été pendant longtemps le double de l’homme qu’on appelait Kibandi et qui est mort avant-hier, moi je me terrais la plupart du temps non loin du village, je ne rejoignais cet homme que tard dans la nuit lorsque je devais exécuter les missions précises qu’il me confiait, je suis conscient des représailles que j’aurais subies de sa part s’il m’avait entendu de son vivant me confesser comme maintenant, avec une liberté de ton qu’il aurait prise pour de l’ingratitude parce que, mine de rien, il aura cru sa vie entière que je lui devais quelque chose, que je n’étais qu’un pauvre figurant, qu’il pouvait décider de mon destin comme bon lui semblait, eh bien, sans vouloir tirer la couverture de mon côté, je peux aussi dire la même chose à son égard puisque sans moi il n’aurait été qu’un misérable légume, sa vie d’humain n’aurait pas valu trois gouttelettes de pipi du vieux porc-épic qui nous gouvernait à l’époque où je faisais encore partie du monde animal

Critiques

Un roman qui ne manque pas de piquant

Dans la même veine que Verre Cassé, paru en janvier 2005, Mémoires de porc-épic, en librairie à la fin d’août, n’est pas pour autant une suite, et pour cause : il a été commencé en 2001, au cours des vacances de l’auteur à Victoria Falls, au Zimbabwe. Alors pourquoi y lit-on que le texte aurait été écrit par le héros éponyme du roman précédent, Verre Cassé, poivrot patenté et biographe du Crédit a voyagé, fameux bar du quartier des Trois-Cents, à « Brazza la Verte ». Parce que Mabanckou aime à tout mélanger au point que nous ne savons plus comment démêler le vrai du faux, comme si un « double nuisible » avait été spécialement chargé de nous faire perdre le nord.

Le porc-épic auquel nous avons à faire dans ce livre est un être étrange, mi-animal, mi-démon, doté du pouvoir de « manger » les humains, autrement dit de les tuer mystérieusement. Il devient le « double mystique » du jeune Kibandi le jour de son initiation, alors même que le breuvage magique absorbé par celui-ci dédouble sa personnalité, créant en supplément un « autre lui-même » que l’on verra apparaître, de temps à autre, dans le récit.

Cela posé, Mabanckou nous entraîne dans des aventures rocambolesques, ponctuées de meurtres, qui vont conduire Kibandi à sa perte et notre ami porc-épic, sympathique malgré son rôle d’assassin, à confesser sa vie au Baobab au pied duquel il se tient roulé en boule. Réminiscence des contes africains ? Pur délire d’un pilier de bistrot ? Veine inspiratrice puisée dans la lecture des auteurs sud-américains ? Peu importe. Dans un style imagé et truculent, sans majuscule ni point, comme dans Verre Cassé, l’auteur nous conduit d’une traite et à une vitesse folle dans les méandres de son imagination et de ses souvenirs, sans que nous ne puissions esquisser un geste, risquer une question, nous demander si tout cela est vrai, bref, jouer notre rôle de lecteur averti.

Valérie Thorin, Jeune Afrique, 13 août 2006

Le vieux sage peut entendre le criquet éjaculer

Depuis le formidable éclat de rire et le succès critique et public de Verre Cassé, Alain Mabanckou est attendu au tournant. Pas facile comme situation. On dit généralement qu’elle se produit à la parution du deuxième roman. Sauf que lui a publié un certain nombre de recueils avant (poésie, romans, nouvelles). N’empêche : Mémoires de porc-épic (229 pages, 16,50 euros, Seuil) est le deuxième volet d’une trilogie. Il est d’ailleurs dédié aux clients du "Crédit a voyagé", mémorable bar congolais au centre du premier, à un ami et à sa maman, analphabète au remarquable bagout de qui il tient la présente histoire à quelques mensonges près.

Cette fois le ton est différent, et le délire plus maîtrisé. Comme si le narrateur, sans rien perdre de son humour et de sa folie douce, avait trouvé un peu de gravité dans la sagesse (sans abuser du mayamvumbi, semble-t-il). Plus conteur que romancier, il est parti d’une vieille légende africaine selon laquelle nous avons tous un double animal dans la nature. Chaque être humain en est doté, donc Kibandi aussi, initié à Mossaka et émigré à Séképembé. Lui, son autre lui-même, c’est un porc-épic et fier de l’être. Nul n’est mieux armé pour tuer qu’un porc-épic ; et par conséquent, nul n’est mieux placé pour assassiner par procuration que Kibandi. Grâce à son double nuisible, porc-épic doté d’une mémoire d’éléphant, qui se fait une défense de ses souvenirs mais succombe à cette nostalgie qu’on appelle "le mal du territoire".

En chemin, on croise un sourd qui court à perdre haleine, genre de personne qu’il faut toujours suivre sans se poser de question "car il n’a pas entendu le danger, il l’a vu". On rencontre aussi des personnages qui s’expriment en dictons : "Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde toujours le doigt" mais aussi, moins connu, "le tambour est fait de la peau du faon qui s’est éloigné de sa mère", ou "Les petits du tigre ne naissent pas sans leurs griffes" ou, encore plus énigmatique "Le vieux sage peut entendre le criquet éjaculer" (quelqu’un a-t-il une explication ?). Quant à l’expression "une petite querelle de lézards", il faudrait voir si elle n’est pas à l’origine du très contemporain et très commun "y a pas de lézard" .

Il y a du Tintin au Congo revisité par La Fontaine dans cette fable, mais les influences les plus profondes dont Alain Mabanckou se réclame demeurent Garcia Marquez et San Antonio (même si les Histoires extraordinaires de Poe est le seul livre auquel il est fait allusion dans celui-ci). Il est l’enfant naturel de cet improbable accouplement. D’ailleurs, si son récit est fait de nombreux chapitres, il n’est ponctué que de virgules, constituant ainsi une longue phrase qui n’est pas sans rappeler un passage d’une vingtaine de pages dans L’Automne du patriarche. Mais cela n’a rien d’un procédé, d’une coquetterie ou d’un jeu littéraire ; c’était tout simplement indispensable au rythme et la cadence de l’histoire qu’il avait à raconter. Il a su les trouver, la bonne distance aussi, de digression en digression, pour finir par se demander lequel est vraiment une bête, de l’Homme ou de l’animal.

De ceux que j’ai pu lire pour l’instant des livres de la rentrée, Mémoires de porc-épic est l’un des plus emballants. Il a un ton à lui qui fait passer un autre imaginaire et une autre langue dans notre univers romanesque un peu trop clos, renfermé sur l’hexagone, sinon formaté en fonction de conventions immuables. Ce que l’on peut encore vérifier dans Les petits-fils nègres de Vercingétorix, un roman de 2002 réédité ces jours ci-ci en poche (249 pages, 6,50 euros, Points). Avec quelques autres, il laisse espérer qu’un jour notre littérature connaîtra le second souffle que connaît actuellement la littérature britannique grâce à ses écrivains que l’on dit encore "issus du Commonwealth" mais qu’on lit déjà comme des écrivains britanniques tout simplement. Mémoires de porc-épic confirme la place que tient désormais Alain Mabanckou parmi les écrivains de langue française, et non parmi les auteurs "francophones", détestable adjectif qui se veut honorable quand il n’est que ghettoisant. Vieux débat... plein d’avenir si l’on en juge par les commentaires lus régulièrement sur son blog.

Pierre Assouline(Blog), Le Monde.fr, 23 août 2006