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Dans la presse

"Mémoires de porc-épic". Chronique du quotidien "L’Humanité"

Mabanckou ne manque pas de piquant

Mémoires de porc-épic, Alain Mabanckou. Le Seuil. 228 pages, 16,50 euros.

Il manquait une voix l’an passé au Congolais Alain Mabanckou pour obtenir le prix Renaudot avec son roman Verre Cassé. C’est aujourd’hui chose faite avec Mémoires de porc-épic. Le 6 novembre, ce livre gagnait en effet cette prestigieuse récompense. Dans ce roman composé sans aucune lettre majuscule au début de chaque phrase, c’est un animal, un porc-épic donc, qui dit « je ». Il s’avère être le double d’un homme. Voici repris l’un des thèmes majeurs de la tradition orale africaine, dans laquelle l’unité du vivant est primordiale. Mabanckou emprunte un élément de croyance ancestrale qu’il greffe par écrit sur un nouveau support, les pages imprimées d’un livre. D’autres, avant lui, ont certes oeuvré sur une matière identique, mais son originalité tient au fait que lui ne cesse de détourner les lois immémoriales du genre, grâce à un style d’une extrême causticité. L’animal se confie d’abord à un arbre, un baobab dans lequel il se réfugie. L’auteur décide arbitrairement (c’est ça la littérature !) que l’animal survivra à la mort de l’homme dont il est le double. D’habitude, ils meurent ensemble. Il y a surtout que Mabanckou met en avant non pas un double pacifique mais un double néfaste qui, à la nuit tombée, réalise les pulsions maléfiques de l’homme qu’il hante. C’est pourquoi il a choisi le porc-épic, cette rondeur hérissée qui a si mauvaise presse chez les humains. On lui prête tant de défauts : la paresse, l’inefficacité à la chasse... Ici, contrairement à sa réputation, le porc-épic s’instruit. C’est un autodidacte. Il étudie la Bible, le Coran. De fil en aiguille, il va s’initier à la haine, puis à la pitié, à l’amour enfin. Bref, il s’humanise. En montant en épingle une créature aussi bien bardée pour une fable de très haute tenue, qui retourne la tradition dont elle est issue, Alain Mabanckou enracine plus que jamais son art dans la terre dont il fait mine de s’éloigner.

Muriel Steinmetz

L’Humanité, 30 novembre 2006