Le Point
Valérie Marin La Meslée - 2 février 2012
Alain Mabanckou : "Non, je ne pleure pas!"
Dans "Le sanglot de l'homme noir", l'écrivain jette un petit pavé dans la mare aux sanglots victimaires de ses frères de couleur.

"Le sanglot de l'homme noir" d'Alain Mabanckou (éditions Fayard). © Denis Allard/Réa
Personne n'a oublié le brûlot antitiersmondiste de Pascal Bruckner paru en 1988 : Le sanglot de l'homme blanc, auquel, en homme noir, Alain Mabanckou fait écho dans son nouveau livre, adressé à son fils Boris: "Ce n'est pas parce que l'on est né noir que l'on doit pleurer." Le Prix Renaudot 2006 vient jeter ce petit pavé dans la mare aux sanglots victimaires de ses frères de couleur. Ce livre contient aussi sa dose de rires, même jaunes, dès l'ouverture où l'écrivain dialogue avec un "frère" qui lui confie, au club de gymnastique, toute sa rancoeur de Noir de France... Mabanckou ne croit pas en cette communauté, il préfère parler de présence des Noirs en France, comme dans son introduction au livre-somme des Éditions de la Découverte sur La France noire, qu'il reprend en partie ici (1). Un des chapitres les plus intéressants le décrit en "étudiant étranger", dans les années 80 au Congo-Brazzaville, son pays natal, puis boursier débarquant à la fac de droit de Nantes au milieu d'un cours sur le "statut des étrangers en France" ! Rien n'est épargné aux Africains, ridiculisés pour leur usage "antique" de la langue française, et c'est aujourd'hui "l'ambassadeur d'une culture et d'une langue qu'il a reçues de la colonisation" qui raconte.
Nourri de sa propre expérience entre l'Afrique qui l'a vu naître, la France où il a étudié et l'Amérique où il enseigne la littérature francophone, cet opus éclaire les questions les plus houleuses. Après s'être déclaré fils de l'après-génocide rwandais plus que des Soleils des indépendances, Mabanckou reproduit en annexe la lettre adressée aux autorités européennes par deux adolescents guinéens retrouvés morts dans le train d'atterrissage de l'avion qui les menait vers un paradis nommé Europe... Avec son Sanglot de l'homme noir, l'auteur répond présent, vingt ans plus tard, à cet appel de Bruckner aux "transfuges culturels, qui transitent d'un univers à l'autre, brisent les classements, amortissent les oppositions, fluidifient les échanges".
(1) Parmi les auteurs, Pascal Blanchard signe aussi avec Juan Gélas la série documentaire Noirs de France, dont le premier épisode est diffusé sur France 5 dimanche 5 février à 22 heures.